5 manières de sauver la démocratie (L’écho du 17/12)

5 manières de sauver la démocratie?

Chaque jour, la démocratie semble s’affaiblir un peu plus. Un peu partout, l’abstention de plus en plus massive vient sanctionner des institutions représentatives auxquelles le citoyen ne croit plus. Nos sociétés fonctionneraient désormais en mettant de côté les citoyens. Mais la démocratie peut-elle exister sans nous?

« La démocratie athénienne dura à peu près deux siècles. Les Romains se gouvernèrent pendant près de cinq siècles. La République de Venise demeura sérénissime durant un peu plus d’un millénaire. Toute personne ayant prédit la chute de ces cités au cours de leurs dernières années a sans nul doute été moquée. » Cette phrase de Yascha Mounk, politologue américain, résonne de manière troublante au vu de l’actualité récente, à tel point qu’une question ne manque pas d’effleurer l’esprit de certains: sommes-nous en train de vivre les dernières heures de la démocratie?

Chaque jour, elle semble s’affaiblir un peu plus. En Belgique, nous venons de connaître une mobilisation massive pour le climat qui semble n’avoir recueilli qu’un écho très faible auprès des instances politiques, elles-mêmes déclarées depuis peu en état de « mort cérébrale » à la suite d’une énième crise gouvernementale. En France, le mouvement des gilets jaunes a mis à jour une fracture sociale profonde entre une classe populaire invisible et des élites technocrates. En Italie, les populistes sont au pouvoir. À l’est, c’est la Hongrie d’Orbán, la montée inquiétante de l’extrême droite en Pologne et en Autriche.

Même les pays scandinaves, qui longtemps ont représenté un véritable eldorado démocratique, sont aujourd’hui grippés. En Suède, les « vieux » partis sont en crise. Un peu partout, l’abstention de plus en plus massive vient sanctionner des institutions représentatives auxquelles le citoyen ne croit plus et dont il cherche par tous les moyens à remettre en cause la légitimité. Nous serions donc bien entrés dans l’ère de la « post-démocratie », selon l’expression du politologue britannique Colin Crouch, c’est-à-dire la démocratie à l’heure du capitalisme et de la globalisation.

Derrière un apparat démocratique évident – la liberté d’expression garantie, la défense du pluralisme et la tenue d’élections –, nos sociétés fonctionneraient désormais en mettant de côté les citoyens. Les décisions sont prises loin de ces derniers, reposant dans les mains d’experts patentés: les lobbys, les grandes entreprises ou les institutions supranationales.

À côté de cette post-démocratie technocratique, la post-démocratie autoritaire s’impose progressivement: le leader, élu démocratiquement, se confond avec son peuple au point de lui retirer tout pouvoir. Selon Viktor Orbán, la démocratie peut exister sans l’État de droit. Il semble que la question soit maintenant celle-ci: la démocratie peut-elle donc exister sans nous? Comment régénérer l’idéal démocratique?

Solution 1: Travailler sur les émotions démocratiques.

La philosophe américaine Martha Nussbaum a bien montré que la maturité psychologique des individus est un enjeu fondamental pour la démocratie. La question est loin d’être triviale: quelle éducation morale faut-il mettre en place pour former les citoyens dans nos sociétés démocratiques contemporaines? Elle part du diagnostic de l’opposition irréductible entre deux types d’éducation: l’une axée sur la compétition et le profit, et l’autre orientée vers la coopération et la démocratie. Or, si l’on souhaite perpétuer le modèle démocratique, il est impossible de faire l’impasse sur la façon dont l’individuel et le collectif sont enchevêtrés.

Si Tocqueville craignait que l’individualisme ne conduise à un désintérêt pour la chose publique, Martha Nussbaum pense que c’est la présence récurrente de certaines émotions dans nos sociétés qui posent problème. Bien que le citoyen ait souvent de bonnes raisons d’être en colère, d’avoir peur, de se sentir humilié, il doit aussi être capable de développer sa capacité de discernement, la conscience de ses limites, ainsi que son sentiment d’empathie.

Suivant cet objectif, il est nécessaire de repenser nos politiques éducatives, car le sentiment de revanche et le ressentiment en général ne peuvent alimenter un horizon politique sain et stable. Il faut réfléchir à la manière adéquate de former et diriger les émotions morales en vue de la constitution d’une véritable culture démocratique, ce qui signifie notamment lutter contre le dégoût, la haine et l’envie, en dédramatisant l’altérité, en canalisant la violence.

Parallèlement, le rôle de la puissance publique doit évoluer. L’État ne peut plus se limiter à garantir les libertés individuelles, à protéger ou à réparer, il doit créer très concrètement les modalités d’épanouissement des individus afin d’éviter la prolifération intempestive des émotions négatives qui risquent, à terme, de mettre en danger la démocratie. Dans le monde politique actuel, force est de constater que seuls les partis populistes ont pleinement pris la mesure de ce contexte émotionnel en encourageant, telle une propagande, le développement immodéré d’émotions antidémocratiques.

Solution 2: Les laboratoires des petits pays.

En 2008, l’Islande est frappée de plein fouet par la crise financière. Le pays décide de modifier sa constitution, qui, en réalité, n’a jamais été vraiment rédigée: dépendante depuis plusieurs décennies du Danemark, le pays avait logiquement, lors de l’indépendance proclamée en 1944, recopié dans les grandes lignes la constitution danoise. C’est donc une nouvelle constitution qu’il s’agit en fait d’écrire.

Pour cela, on décide de faire confiance au peuple souverain. Une « assemblée constituante » est ainsi mise en place. Un appel à candidatures est lancé dans tout le pays. Parmi 522 citoyennes et citoyens, 25 constituants sont élus. Hormis ces constituants, se mettent en place des formations d’éducation civique. Dans les écoles, les élèves rédigent leur constitution idéale. Près de la moitié de la jeunesse islandaise s’est impliquée dans l’exercice. Depuis cette crise, dont elle est loin d’être remise, l’Islande a connu un certain nombre de bouleversements politiques assez spectaculaires, de la nationalisation des trois principales banques du pays à cet événement fameux: à plus de 93%, les Islandais ont voté contre le remboursement de la dette.

Non loin de là, en Irlande, une convention constitutionnelle a été établie, rassemblant 66 citoyens tirés au sort et 33 élus. Cette assemblée s’est notamment penchée sur le sujet sensible du mariage homosexuel, qui a tant fait débat, particulièrement en France. Les citoyens ont été invités à soumettre à la convention leurs réflexions. Après avoir consulté des représentants des organisations religieuses et homosexuelles, cette assemblée constituante a voté à 79% en faveur du mariage homosexuel.

On le voit, ces « petits » pays incarnent indéniablement des laboratoires démocratiques extrêmement inspirants. L’innovation démocratique semblerait donc bien partir d’un niveau plus local pour ensuite se redéployer au niveau national. Reste à savoir si cette impulsion pourrait potentiellement remonter jusqu’au niveau transnational.

Solution 3: L’appel des « civic techs ».

Les nouvelles technologies peuvent-elles construire une autre approche de la démocratie? La « Civic Tech », qui évolue dans l’esprit start-up, constitue un ensemble d’outils numériques dont l’objectif est de transformer et d’améliorer le fonctionnement du système politique en place en redonnant plus de pouvoir au citoyen.

Un exemple parmi d’autres: constatant que la population ne peut pas compter sur les médias pour s’informer, Ory Okolloh, une activiste kenyane, a créé une application (Ushahidi) permettant aux habitants de visualiser les lieux dangereux sur une carte, suite à la période de violence entraînée par les élections de 2008. En construisant divers outils internet (sites, logiciels, applications, etc.), en créant des plateformes comme Parlement & Citoyens, Laprimaire.org, We sign it, Voxe.org, La Fabrique de la loi, TellMyCity ou Data.gouv.fr, ces différents acteurs pensent influer durablement sur la démocratie.

« Il vaut mieux contrôler le nationalisme plutôt que de laisser à d’autres instances le soin de décider de sa signification. »


Mais, a coté de l’offre des technologies pour améliorer la démocratie et favoriser l’engagement civique, on assiste surtout au développement d’une vision sociétale beaucoup plus large, qui s’appuie sur la culture des biens communs et de l’intelligence collective, tout en luttant pour la transparence. 
Cette idée de révolutionner la manière dont s’exerce la démocratie avec la technologie, qui séduit plus particulièrement les jeunes générations, est pourtant loin d’être neuve.

Le concept d’open data, qui voit le jour dans les années 90, défendait déjà l’idée des connaissances considérées comme des biens communs appelés à être accessibles à tous afin de favoriser un progrès démocratique. La démocratie numérique est aussi à la base d’initiatives politiques et citoyennes très concrètes: les printemps arabes, le mouvement des Indignés et Occupy Wall Street. L’heure serait donc à la technopolitique, c’est-à-dire l’utilisation d’outils technologiques conçus dans le but de l’action politique.

Dans son livre « Tecnopolítica », Antoni Gutiérrez-Rubí affirme que la technopolitique apparaît de plus en plus comme un facteur de renouvellement politique car elle facilite la participation et la réflexion à une échelle plus large, mais aussi parce qu’elle est en mesure de transformer, dans un temps plus court, les électeurs ou les militants en activistes. Ce qui veut dire que la technopolitique pourrait bouleverser de fond en comble les équilibres politiques, étant donné que les voix font plus vite écho et que les communautés se créent plus rapidement.

À côté de ces projections optimistes, on ne peut nier que la technologie risque d’affaiblir les capacités d’action des gouvernements (notamment avec la prolifération vertigineuse des infox). Il faut également surveiller de près les géants technologiques, dont l’éthique peut paraître très souvent douteuse. Afin de mieux protéger les droits des citoyens, prenant acte d’un soft power en plein essor, la diplomatie numérique s’est ainsi développée considérablement ces derniers temps jusqu’au niveau transnational.

Solution 4: La démocratie participative.

Dans son ouvrage « Contre les élections », David Van Reybrouck propose plusieurs pistes de réflexion à propos de la démocratie directe. En pointant le problème de l’efficacité de l’action politique, il prétend qu’il existe un vice de forme inhérent à la démocratie représentative: l’élément non démocratique du système de la démocratie est le principe même de l’élection, un principe de type aristocratique, censé désigner les meilleurs. Il s’oppose également à la « particratie »: les élites élues pour nous diriger organisent la vie politique en fonction des intérêts des partis.

Notre système démocratique est ainsi marqué par un clivage: d’un côté, le gouvernement des compétents, de l’autre, les gouvernés ignares. Pour changer cette situation, il n’est pas question d’abroger les parlements et gouvernements existants, mais de les doubler de parlements de citoyens, tirés au sort, qui pourraient apporter un complément ou un correctif au système. Précision importante: le tirage au sort, idée qui est encore loin de faire l’unanimité dans l’opinion publique, ne doit concerner que le législatif, pas l’exécutif.

David Van Reybrouck part donc du principe que des citoyens libres, sans affiliation partisane, non professionnels, sont à même de prendre des décisions nuancées et précises hors des jeux de pouvoir et des compromis habituels. À partir du moment où les citoyens sont considérés comme des citoyens, ils se comportent de façon beaucoup plus responsable et participent activement à l’élaboration des projets politiques.

Selon lui, c’est aussi la tâche d’un parti politique qu’il faut revoir entièrement: non pas seulement récolter des voix mais, comme il déclarait dans un entretien, « mobiliser en instruisant »« Il ne faut pas passer du fondamentalisme électoral au fétichisme du tirage au sort. Ce système permet simplement de constituer un échantillon équilibré de gens à qui on donne le temps et les moyens nécessaires, au contact d’experts, pour se forger une opinion, et parvenir à une vision sociétale qui va beaucoup plus loin que les élections, les sondages et les référendums. »

En France, Raphaël Glucksmann, qui vient de fonder le mouvement Place publique, est également favorable à une démocratie participative qui ne se résume pas au référendum, plaidant par ailleurs pour « un service civique universel obligatoire qui arrache les individus à leur environnement immédiat et les oblige à l’altérité », comme il nous le confiait récemment.

Solution 5: Le patriotisme inclusif.

Dans son ouvrage « Le Peuple contre la démocratie », Yascha Mounk développe le concept de patriotisme inclusif. À l’aide de ce dernier, il s’agit de proposer une vision renouvelée de la nation, qui ne relève pas d’une conception strictement identitaire. Selon Mounk, la manière dont une nation se conçoit elle-même reste fondamentale et n’est jamais anodine. Il faut prendre cette dimension en compte, car elle donne lieu actuellement, dans de nombreux pays, à une véritable crise culturelle. Concernant le nationalisme, deux positions se font face.

D’un côté, il y a la droite identitaire qui cherche à rapprocher la nationalité et l’origine ethnique, de l’autre, une gauche qui abandonne complètement l’idée même de nation, accusée d’engendrer, par ses excès, de nombreux malaises au sein de la société; à tel point qu’elle préfère généralement renoncer à toute forme de patriotisme.

L’innovation démocratique semble partir d’un niveau local pour ensuite se redéployer au niveau national. 

Selon Mounk, on ne peut balayer le problème du nationalisme d’un revers de la main, car il revêt une puissance politique énorme dont on ne peut faire abstraction. En d’autres mots: il vaut mieux contrôler le nationalisme plutôt que de laisser à d’autres instances, dont les intentions sont équivoques ou dangereuses, le soin de décider de sa signification.

Cette question ne se joue pas seulement au niveau culturel, mais aussi à un niveau législatif; elle doit se traduire en termes de politique publique. La première caractéristique du patriotisme inclusif, déclarait-il dans un entretien, « c’est qu’il doit mettre l’accent sur ce qui unit plutôt que ce qui divise, ethnie ou religion, tout en reconnaissant que certains groupes sont l’objet de discriminations et d’injustices en raison de leur appartenance ».

Comment créer des expériences communes à tous les citoyens? La question est abyssale. Hormis la construction d’un système éducatif plus efficace, Yascha Mounk estime que d’autres dispositifs destinés à provoquer des relations et établir des contacts entre personnes de classes et d’origines culturelles différentes devraient être mis en place.

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5 pensées sur “5 manières de sauver la démocratie (L’écho du 17/12)”

  1. Bonjour,
    Il est temps de faire connaître les propositions du mouvement citoyens…
    Soit on a des personnes convaincues ou d’autres qui ignorent complètement que c’est possible sans ces partis véreux…
    Je crois que le moment est venu…!!

    1. Bonjour Chantal!
      Oui, il est temps de faire savoir partout et à tous que « autre chose » est POSSIBLE!
      Cela dépendra de la volonté de la masse citoyenne.
      Il n’est pas vraiment question d’être convaincu, il est surtout question de savoir si notre projet est bien en accord avec les BESOINS de tous.
      Le moment est venu, oui!
      Partagez notre adresse http://www.m-c-l.be partout autour de vous; C’est le meilleur moyen de faire découvrir ce projet!

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